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Dossier special

par La Rédaction

Un trimestre déjà. Et un monde au ralenti qui compte toujours ses morts, lorsqu’il n’étouffe, tout simplement pas, sous le poids des revendications. En cause, la covid 19 qui déstructure des modèles séculaires ( sanitaire, économique, politique et social) qui ont pourtant fait leurs preuves dans le passé. Désormais, la pandémie dicte ses règles,  redéfinit surtout la stratification sociale en donnant de nouveaux codes de vie. Si les élans de solidarité n’ont pas manquées, la méfiance et l’appréhension allant souvent jusqu’au « rejet » de l’autre pour se protéger rythment les rapports entre individus. Une grande partie du monde vit sous tension. Le Sénégal n’y échappe pas. Les émigrés qui y reviennent, catalogués « cas importés » n’échappent pas, eux aussi, à « l’inquisition ».

Des statistiques officieuses. Des chiffres erronés sortis tout droit de la rumeur, fabriqués par une frange de la population en proie à la peur face à un virus méconnu qui tue froidement. Une presse alarmiste aux premières heures de la pandémie. Le cocktail est détonnant. Le rejet de l’autre et la frayeur dont il accoucha tout aussi tenaces. Les coupables sont vite désignés. Ils sont associés au virus, à défaut d’en être tout bonnement le visage moribond. Ceux par qui, sans faire la part des choses, la maladie est entrée au Sénégal. Eux ne sont autres que les émigrés, rentrés d’Europe surtout, des Etats-Unis et immanquablement de Chine, point de départ de la catastrophe. L’amalgame nourri et entretenu sciemment ou non couve sous les chaumières.

Mais même si elles n’ont épargné et n’épargnent toujours  personne, les stéréotypes nés de la pandémie frappent surtout les personnes qui reviennent d’italie, d’Espagne ou de France, considérés comme les centres névralgiques de la Covid 19. Ceci, en raison de la fulgurance de la contagion ces derniers mois dans ses pays et du grand nombre de morts journaliers depuis l’apparition du virus. Des destinations « proches » et donc à risque qui, dans les certitudes d’une bonne partie de la population mal ou sous informée, dominée également par

un ressentiment anti-colonialiste, ne peuvent leur « envoyer » que des personnes à risque où porteurs de cette maladie synonyme de morts, de destruction, de conspiration.

Une stigmatisation sans nom, incomprise et mal vécue par les sénégalais de la Diaspora. L’amalgame finit de s’enraciner en se délectant de la peur. Plus les cas déclarés « importés  sont  nombreux, plus les émigrés  sont pointés du doigt par ceux qui leur devaient protection. Une situation qui passe aujourd’hui encore  très mal auprès des sénégalais vivant un peu partout dans le monde qui, en plus des difficultés de tous les jours rencontrées dans leur pays d’accueil et plus encore celles liées au confinement / déconfinement et aux restrictions qui les ont accompagnées, doivent faire aussi face au « rejet » des « leurs ».

Mis au banc des accusés par des bruits de couloir véhiculant leur possible contagion, même en l’absence d’avis médical, certains modou modou et fatou fatou qui reviennent au bercail ont dû et continuent encore à faire face à l’isolement et parfois même,  dans des cas extrêmes, aux dénonciations anonymes. Mr. Leye, fraîchement rentré d’Espagne, en a fait les frais dans son coup.

Des jugements de valeurs qui donneront lieu d’ailleurs à une riposte à la hauteur de l’offense. Les émigrés se tournent désormais vers les réseaux sociaux, eux aussi, pour déverser leur trop plein de colère. Evoquant un panaché de trahison et de jalousie, ils abordent  l’après Covid 19 et dessinent les contours d’une « prise de conscience » sur mesures.
Partagés entre démenties et mépris, bon nombre ont pris des résolutions dont la restriction des transferts d’argent au pays pour se consacrer davantage à eux. Résolutions qui seront, certes, difficiles à respecter au regard de la paupérisation dans laquelle la pandémie réduits les plus fragiles, déjà malmenés par la vie.

Bouleversement des consciences. Bouleversement des habitudes. Remise en questions aussi d’une bonne partie des certitudes. Avec la Covid 19, la paranoïa, le repli sur soi et la peur ont encore de beaux jours devant eux. Et les cas importés qui font leur retour avec les vols de rapatriement ne feront, si l’on n’y prend garde, que raviver davantage la méfiance de bons nombre de sénégalais.  Car, même s’il y a  plus de cas contacts et de cas communautaires que de cas importés dans la chaîne de transmission du virus, le malaise demeure perceptible chez certains émigrés qui comptent revenir au pays ou qui y sont déjà, avec la réouverture des frontières.

L’ÉQUATION DES FAMILLES PROCHES  RESTÉES AU PAYS 

Se faire du sang d’encre pour les leurs vivant à des milliers de kilomètres d’eux n’aura pas suffit. Les familles des émigrés qui, dans de nombreux cas, font déjà face à la baisse de leur pouvoir d’achats, doivent aussi jongler avec l’angoisse.

Angoisse de ne pas voir leurs proches en ces moments difficiles. Angoisse que ses derniers n’attrapent ce satané virus. Angoisse de devoir faire bonne figure devant les suspicions de certains, lorsqu’un membre de leur famille rentre au pays.  Face à cette  intolérance, leur incompréhension va crescendo sans entamer, pour autant, leur détermination.

Mère Nabou ne décolère toujours pas contre ceux qui veulent faire des émigrés leur bête noire. Parent d’enfants établis en France, elle en veut à quelques  jeunes de son quartier qui, sans preuves,  s’attaquent à d’honnêtes gens en leur collant une étiquette difficilement « lavable ». Entourée des siens dont sa fille qui revient de France, elle avertit: « Je ne laisserai personne s’en prendre à tort à ma fille. On s’est d’ailleurs arrangé pour qu’elle n’aille chez personne depuis qu’elle est là. Mais je ne répond de rien si quelqu’un franchit la porte de chez moi pour me dire quoique se soit ». La mère de Coumbis, elle, préfère le mutisme face à toute cette agitation. Elle ne voit, d’ailleurs, aucun inconvénient à ce que ses enfants viennent au Sénégal pour y passer les fêtes de la Tabaski ( grande fête musulmane). Par la voix de sa fille, elle reste catégorique. Si l’envie leur prend, fait-elle savoir, ils peuvent venir et ne pas faire de visites comme à leur habitude. Tout ce qui ferait plaisir à cette mère de famille c’est de revoir ses enfants. Le reste n’est que palabre et futilité.

Cependant, l’on ne peut faire abstraction des évidences: La Covid 19 tue, les rumeurs circulent,  et les croyances ont la peau dure. Un état de fait qui ne peut, certes, en rien justifier certains comportements extrêmes,

mais qui laisse libre cours au choix de protection, surtout lorsque l’information est à la traîne et que l’encadrement ne suffit pas. Car, en donnant l’origine des cas importés sans une communication ciblée adaptée aux différentes couches sociales, le gouvernement, par le truchement de la presse, a posé, sans le savoir, les germes irréfléchis du rejet conscient et/ou inconscient de toute personne revenant des zones précitées. Seulement, le couteau est à double tranchant.

Les émigrés ne sont pas les seuls à faire les frais de la stigmatisation. L’épée de Damoclès s’abat aussi sur la tête des cas confirmés ou suspectés de sénégalais pourtant restés au pays. Les hôpitaux sont désertés, la pandémie toujours là alors que le déconfinement est total. Le professeur Seydi s’inquiète et draine un chapelet de maux aux conséquences désastreuses si rien n’est fait. « La stigmatisation est dangereuse pour les personnes malade elle même. A l’heure où je vous parle, il y a des cas graves qui refusent de venir à l’hôpital  du fait de la stigmatisation. »  

Le coordonnateur National de la prise en charge des malades du Covid 19 au Sénégal  joue carte sur table et et tire la sonnette d’alarme:  « Nous risquons d’être débordés et les conséquences risquent de tomber sur tout le monde ». La messe est dite alors que le « relâchement », lui, s’instaure comme la  norme avec  la fin du couvre feu.L’ennemi invisible qui nous traque,ainsi donc,  ne  réorganise pas seulement les préjugés, elle conforte, sans aucun doute possible, les stéréotypes sur les porteurs ou supposés porteurs de cette maladie devenue, pour certains sénégalais, la marque indélébile de la honte.

Toutefois, les chiffres ne mentent pas. L’émigration est un indicateur non négligeable dans la stabilisation de la société sénégalaise. La part des transferts de la Diaspora dans le PIB du Sénégal, selon le Rapport « Migration au Sénégal. Profil National 2018 », est passée de 6 pourcent à 13 pourcent en une décennie. Soit l’équivalent de 900 milliards de FCFA  par an.  Alors, qu’on en soit conscient donc ou pas, bénéficiaires directes ou indirectes, il est évident que les transferts d’argent des émigrés maintiennent le tissu sociale, stabilisent l’économie, renflouent les caisses, tout en permettant à l’Etat d’étouffer ainsi de possibles revendications à la base. De quoi remettre les pendules à l’heure  pour éviter les à priori et supprimer les fossés qui se creusent.

Coumbis, agent d’accueil dans une structure d’hébergement:

« Cette maladie m’a ouvert les yeux sur mes rapports aux autres. Des gens qui ne se gênaient pas de m’appeler très souvent pour un service n’ont même pas cherché à prendre de mes nouvelles, ne serait-ce qu’une seule fois. » Un timbre chantonnant. Une voix suave au bout du fil qui donne un baume au coeur en ces temps  d’incertitudes et de peur. La peur justement, c’est son quotidien depuis que la covid 19 a posé ses valises en France. Comme bon nombre de ses semblables, d’ailleurs. Sans vivre dans la paranoïa pour autant, Coumbis égraine ses angoisses. D’un ton calme et sans langue de bois,  elle livre ses inquiétudes.

Le confinement, en effet, cette jeune dame l’aura mal vécue. Du moins aux premières heures de la pandémie. » J’avais peur de tout. Peur de prendre le métro. Peur de sortir de chez moi.

Peur des gens que je rencontrais dans la rue. D’ailleurs il m’est arrivé de changer de trottoir lorsque j’étais confronté à des groupes de personnes. » Car qu’on le veuille ou non, cette pandémie, comme une fausse note, a tout de même déclaré la guerre aux bonnes manières et à la courtoisie. Le déconfinement  n’y change rien.  Les craintes de la réceptionniste ne s’estompent pas pour autant avec lui. Celles de ses collègues de travail non plus. Dans le centre d’hébergement où elle voit défiler des personnes à longueur de journée, l’amabilité reste pourtant de mise. La chaleur humaine aux abonnés absents. Le geste davantage réfléchi. La faute aux barrières à respecter. Sans plus. Car, rassure celle qui se donne à fond pour le bien être des autres, aucune forme d’animosité ne prévaut dans ce comportement. Elle n’en doute pas un seul instant: Sa méfiance tout de même mesurée et sa phobie sont plus un bouclier pour se protéger qu’un rejet de l’autre.  C’est la raison pour laquelle d’ailleurs elle a du mal à comprendre toute cette agitation autour des  sénégalais qui rentrent au pays. « C’est pathétique »! Crache-t-elle comme une bouchée ardente en pleine canicule. Sa voix se fait hésitante avant de renchérir:  « J’en ai eu des échos, mais je ne peux comprendre ce qui justifie ce genre d’attitude, surtout que tout le monde était pressé que l’on revienne au Sénégal »  Seulement, cela, c’était avant!

Au bout du fil, celle qui adore se retrouver chaque quinzaine avec ses frangins pour célébrer la famille butte sur ses mots. Tout ce manque de solidarité la laisse dubitative, partagée qu’elle est entre le besoin  de faire un voyage au Sénégal très prochainement et la volonté de « prendre du recul » par rapport à tout cet affolement.

Alors que les langues se délient, le constat est sans appel:  cette pandémie, vécue comme « honteuse » dans l’imaginaire populaire sénégalaise redéfinit, qu’on le conçoive ou non, le rapport à l’autre. Les manifestations d’hostilité se succèdent. On se désolidarise des malades jusque dans la mort. On en arrive même à leur refuser un enterrement dans la dignité comme ce fut dernièrement le cas à Malika, quartier périphérique de la Capital. Les victimes désignées ou guéries de la maladie, quand à eux, sortent d’ailleurs difficilement la tête de cette eau nauséabonde. Les gestes restent toujours hésitantes et calculées.

Les clignotants sont au rouge. La pandémie contraint à l’isolement et entame la solidarité désintéressée, lorsqu’elle ne guillotine tout simplement pas l’empathie. Des valeurs sûres qui ne tiennent plus qu’à un fil, sacrifiées qu’elles sont sur l’autel du sauve qui peut.

LA PANDÉMIE, ET APRÈS?

Les bénéficiaires triés sur le volet en raison de leur vulnérabilité ne sont pas encore tous entrés dans leur fonds que le débat alimente toujours les conversations sur la pertinence d’une telle aide pour la Diaspora évaluée à une douzaine de milliards de fcfa. Pour Coumba, qui réside en Île-de-France et qui avoue ne pas s’être inscrite, cette aide destinée aux émigrés pouvait être plus conséquente.  « Ma nièce s’est inscrite il y 2 mois déjà. Mon neveu aussi. Mais ils n’ont encore rien reçu. Je pense aussi que c’est à cause du nombre important d’inscrits. Ils doivent bénéficier de 300 euros, mais on attend de voir. Ce n’est certes  pas mal de venir en aide à des gens qui sont dans le besoin, mais je trouve que c’est une goutte d’eau ».

L’opportunité de cette aide à la Diaspora, défalquée de l’enveloppe de 1000 milliards du gouvernement sénégalais destinés à la lutte contre la Covid 19, est aussi différemment appréciée au pays et dans la Diaspora. Pour une certaine frange de la population, la tactique ne serait que politicienne pour ramener à sa cause « un électorat illusoire de la Diaspora » . Un apport « insignifiant » tonnent certains émigrés qui « doutent » d’une possible transparence dans la distribution de l’aide malgré les assurances des services diplomatiques qui en ont la charge. Mieux,  certains sénégalais de l’extérieur mettent en doute l’efficacité d’une telle mesure destinée à une urgence ponctuelle et optent plutôt pour un réappareillage du plateau médical du pays, déjà en profonde agonie.

Cependant, même s’il faut, forcément, attendre la fin de la pandémie pour une évaluation décisive de la situation, les conséquences désastreuses sur les ménages ne se font pas attendre. La Banque Mondiale dresse ainsi des prévisions alarmantes pour les flux migratoires en baisse en raison de la régression des salaires des migrants, voire, tout bonnement,  de la perte de leur emploi. Un état de fait qui a des conséquences directes sur la survie des ménages vulnérables et donc aussi d’une partie du secteur économique qui dépendent, en totalité, des transferts d’argent de la Diaspora. Il s’agira dès lors pour l’État Sénégalais d’aller au-delà de l’aide matériel pour assurer au travers de politiques rigoureuses une facilité de retour et d’insertion de la Diaspora.

Mame Saye Diop

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