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Le cinéma Sénégalais face au défi de l’industrie cinématographique mondiale

par La Rédaction

L’industrie du cinéma sénégalais a beaucoup évolué ces dernières années. De plus en plus émergent de nouvelles productions qui commencent à acquérir une notoriété internationale. D’ailleurs sur le plan local, elles font basculer les codes liés au cinéma tels que connus jusque-là.

Une créativité à la sauce culturelle

Quête de puissance, infidélité, double vie, retour aux sources ou redéfinition de la place de la femme, entre autres sujets abordés!  En parlant la langue locale, les productions cinématographiques posent, par la même occasion, les problèmes du pays au travers de faits de sociétés au plus près des préoccupations des populations. Une reprise en main novatrice pour les professionnels du secteur qui les contraint à développer   aussi une maîtrise avérée des technologies de production.

Les compétences créatrices s’affinent ainsi et dame le pion aux productions importées qui sont, depuis plus de deux décennies,  les seules à avoir droit de cité dans les programmes télévisés.Une révolution salutaire pour le monde de l’audiovisuel qui, en plus du gain économique, exploite les codes culturels et  renouent avec l’imaginaire populaire  propres à la société sénégalaise,  contrairement aux télénovelas.

Mamadou  Sellou Diallo salue cette rupture qui, au-delà du Sénégal, repense la production cinématographique africaine tout entière. Mais pour cet auteur, réalisateur, metteur en scène et producteur, un tel changement de cap, autant dans la perception que dans la manière de faire, doit tout à la révolution numérique qui aura démocratisé.

« l’accès aux outils de productions et (…) donné au continent les compétences créatrices capable de produire des images qui donnent des nouvelles d’Afrique à partir de l’intérieur. Tout cela à partir d’une caméra portée par un regard qui a voulu rompre avec les perceptions que les autres ont de nous. »

« Un retour vers soi » nécessaire à en croire l’actrice Fatou Jupiter Touré et qui tombe à pic d’ailleurs après  une longue période à consommer d’autres cultures.Une bouffée d’air frais pour les sénégalais, mais surtout ceux  de la Diaspora qui se retrouvent enfin dans des programmes qui s’inspirent essentiellement de leur réalités socio-culturelles.

Un vecteur d’emploi et une promotion du consommé local

D’ailleurs, appuyer cette industrie, vecteur incontestable d’emplois, selon les professionnels culturels, devrait être une priorité. La nouvelle production cinématographique, au-delà de la révolution dans les contenus produits,  arbore la communication sous un angle novateur en privilégiant, notamment, la promotion par les réseaux sociaux en plus des canaux existant déjà.

Mais aussi et  surtout par la mise en avant de la publicité des produits locaux. Enseignant-chercheur en cinéma et art dramatique  et coordonnateur du Master Réalisation Documentaire de Création à l’UFR des Civilisations, des Religions, des Arts et de la Communication (CRAC) de  l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, Mamadou Sellou Diallo est plus qu’admiratif devant tant d’atouts : « Ces productions ont eu le mérite d’avoir trouvé (…) leur propre économie à partir d’un lien avec des sociétés locales sur le marché du marketing et de la communication. Il y a une intelligence d’un ordre économique important qu’il fallait inventer pour réussir à répondre à cette attente des populations.”

Mais il y a aussi une autre intelligence à saluer: Ces productions parlent la langue du pays, et sont la suite de ce “cinéma social” appelé dramatique, que les troupes Daray kocc et Diamonoy Tey* avaient porté pendant des années, depuis les années 70, avant de décliner au profit malheureusement de comédies burlesques télévisées sans relief qui  abêtissaient les gens plus qu’elles ne leur apportaient quelque chose. Nous attendons qu’elles soient de plus en plus travaillées qu’elle adoptent et rénovent nos points de vue sur nous mêmes et sur le monde. C’est comme cela que les propositions artistiques peuvent amener du changement et redonner du pouvoir aux populations en les rendant plus intelligentes plus sensibles.


Perspective : Mamadou Sellou Diallo

« Le danger serait de laisser aux « cinéastes » une totale liberté de ton et la prétention qu’ils peuvent nous faire n’importe quelle proposition et qu’au nom de la liberté de l’artiste, l’on ne trouve rien à redire. »

Mamadou Sellou Diallo

Peut-on, désormais, parler d’une industrie cinématographique au Sénégal?

Jusque là nous parlons de l’industrie de la télévision  et des plateformes numériques qui produisent et diffusent les séries. Et cela n’a rien à voir avec ce que nous entendons habituellement par « industrie cinémato-graphique ».

Du côté du cinéma,  même s’il y a des succès d’auteurs dans les festivals à l’international, nous sommes encore loin d’une industrie qui suppose une économie autonome, soutenue par l’Etat si l’on veut mais pas dépendante de sa subvention aléatoire. Un centre de la cinématographie qui en assure la gestion, mais qui repose sur une production d’œuvres importantes qui circulent dans le pays et qui crée une économie dans sa circulation.

Cela suppose à mon avis d’abord que nous travaillions une industrie de l’imaginaire avec des propositions d’oeuvres attendues et qui rencontrent un public qui s’y est préparé. Le chemin est encore long, mais ce qui se passe à la télévision pourrait inspirer les cinéastes à penser des films sociaux plus accessibles aux larges masses et traversés par des formes de faire plus artistiques, plus symboliques, de sorte que les œuvres échappent à leur actualité.

Ce que que je veux dire c’est que le cinéma travaille des contenus plus élaborés avec une exigence de forme plus soutenue alors que la télévision va vite et est dans une production de flux parfois même un peu trop commerciale (Nous déplorons le fait que les scénarios soient de plus en plus pollués par les consignes des annonceurs qui subventionnent). Mais attention cela ne veut pas dire qu’il faut toujours tomber dans ce travers qui consiste à penser que le cinéma doit être savant et hermétique.

Avec ces séries, on nous montre différentes facettes de nos sociétés qui ont mené à des polémiques. Est-ce que c’est la réalité qui fait peur ? Où est-ce une façon de vouloir étouffer une créativité audacieuse ?

Le danger serait de laisser aux « cinéastes » une totale liberté de ton et la prétention qu’ils peuvent nous faire n’importe quelle proposition et qu’au nom de la liberté de l’artiste, l’on ne trouve rien à redire. Pourquoi la concurrence serait-elle au niveau de qui nous ferait la proposition la plus vulgaire possible ? Pourquoi l’audace se mesurerait-elle à qui dirait les choses de la manière la plus crue possible ? Nous avons le droit d’avoir notre avis sur les séries; qu’importe notre posture d’Imam, de religieux, de citoyen, de père de famille, d’enseignant…

Puisque ces films nous regardent, nous devons les regarder aussi avec un œil critique. C’est dans dans cette réciprocité que réside le salut des expressions culturelles, dans une économie sociale, dynamique et collaborative.

Pour moi, l’enjeu serait de travailler l’intelligence de nos codes sociaux et d’en tirer des manières de faire et des formes de voir originales. Un exemple: le cinéma mondial doit à Djibril Diop Mambéty la plus belle scène d’amour, dans Touki bouki, et il ne nous aura exposé ni les ébats ni les corps nus dans leur exhibition. Nous devrions en prendre de la graine et ne pas toujours chercher à ressembler aux autres.

Ce boom des séries révèle aussi un manque de formation qui, parfois, se ressent sur le jeu d’acteur. Faut-il rouvrir le département d’arts dramatiques de l’Ecole Nationale des Arts?

La formation est absolument nécessaire pour aller de l’avant et se donner les moyens d’échapper à ses propres limites. Un acteur même à succès sait que ce qui le guette. Ce sont les stéréotypes et les clichés. Il y en a qui sont insoutenables d’un film à l’autre tant ils sont mauvais (rire je parle comme on dit dans le métier). Les acteurs sont conscients de cela et certains ont, massivement, répondu à nos appels à la formation que l’association cinéma 221 a organisée en prélude aux Téranga Movies Awards. Mais j’aimerais aussi relativiser et dire que les séries sont, aujourd’hui, portées par un jeu d’acteur de plus en plus serein du fait certainement de plusieurs facteurs : la présence de personnalités fortes dont le jeu est simplement éblouissant d’intelligence et de réparties (je pense à Fatou jupiter), un casting au plus près des emplois que demande le rôle, grâce à des directeurs de casting de métier (comme Gora Seck) et des réalisateurs enthousiastes qui insufflent de l’intelligence aux scénarios (je pense à Pape Seck réalisateur de Golden).

Et, grâce aussi à la présence d’acteurs de renom et d’expérience qui vous obligent d’être à la hauteur de leur performance (comme Lamine Ndiaye) etc. Le jeu est plus épanoui, moins affecté, même s’il y a encore du travail à  faire.Oh oui, à l’essor du Département d’Art Dramatique pour une autre raison d’ailleurs: le renouveau du théâtre au Sénégal.

Aïssata Sow Mercereau

*Troupes de théâtre sénégalais

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